mercredi 6 août 2014

Du Deuil à la consolation..


Les trois semaines de deuil que nous venons de conclure fonctionnent selon un processus de gradation : pendant les treize premiers jours, seulement certaines marques de deuil sont observées qui ne relèvent pour la plupart que de coutumes locales. Mais dès Roch ‘Hodech Av, le deuil s’intensifie et certaines lois nous sont imposées de manière stricte. Vient ensuite la semaine de Ticha béAv pendant laquelle la rigueur s’intensifie jusqu’à atteindre son paroxysme le jour même de la destruction du Temple…


Il est par conséquent très étonnant de constater que le jour du 9 Av, au moment même où le Temple fut détruit et brûlé par les ennemis d’Israël en plein milieu de la journée, les Sages prescrivirent d’alléger le deuil : à partir de ‘hatsot hayom (vers midi), nous cessons en effet de nous asseoir à même le sol et il est alors permis de mettre le talith et les téfilines, etc. En outre, c’est pendant la prière de min’ha que, selon la plupart des coutumes, on récite le passage de « Na’hem » qui annonce déjà la consolation du peuple juif, et c’est sur cette même impulsion que se poursuivent les sept semaines suivantes, puisque dès ce Chabbat Na’hamou, c’est le thème du réconfort et de la « consolation » qui prévaut. Qu’est-ce à dire ?


Tomber pour mieux se relever !

 Le psaume de « Téhila léDavid », que l’on récite trois fois par jour dans la prière de « Achré », est composé de 21 versets qui débutent suivant l’ordre de l’alphabet hébraïque. A ce propos, le Talmud Bérakhot (page 4/b), qui analyse ce texte sous différents angles, relève l’idée suivante : « Rabbi Yo’hanan dit : Pour quelle raison n’y a-t-il pas dans Achré [de verset commençant par] la lettre ‘noun’ ? Parce qu’elle renvoie à la chute de notre peuple, comme il est dit : ‘Elle est tombée [nafla] et ne pourra plus se relever, la vierge d’Israël’ , (Amos, 5, 2). En Eretz-Israël, on interprète ce verset comme suit : ‘Elle est tombée et ne pourra plus [tomber davantage], relève-toi, vierge d’Israël !’ ».
Or, il est à noter que cette seconde interprétation est pour le moins surprenante : en effet, ce chapitre de la prophétie d’Amos constitue lui-même une « lamentation sur la Maison d’Israël » qui annonce la destruction des grandes villes du pays et qui se conclut par l’exil du peuple. Alors comment concevoir que dans ce contexte, survienne précisément une telle parole de réconfort nous assurant que la nation d’Israël ne tombera désormais plus…?
Dans l’ouvrage « Imré Noam » (sur le Traité Bérakhot), l’auteur rapporte à ce sujet une réponse saisissante faite au nom du Gaon de Vilna : « Notre maître expliqua que ce verset renferme à la fois une malédiction et une bénédiction, et il signifie l’idée suivante : Israël tombera si bas qu’il ne pourra plus tomber davantage, et c’est en atteignant ainsi le plus bas des échelons que vient le signe de l’annonce : ‘Relève-toi, vierge d’Israël’ ». Autrement dit, même selon l’interprétation des Sages d’Eretz Israël, ce verset d’Amos reste – comme toute sa prophétie – l’annonce tragique de la chute d’Israël ; mais néanmoins, une bénédiction se décrypte également à travers cette malédiction : lorsque la chute atteint des proportions telles qu’il est impossible d’aller plus bas, c’est pour nous l’assurance que le mouvement ne peut désormais que s’inverser ! C’est dans cet ordre d’idées, ajoute l’auteur, que s’explique également l’enseignement suivant : « Le prophète Ichaya [Isaïe] formula 18 malédictions contre Israël, et il ne se rasséréna qu’après avoir prononcé celle-ci : ‘Le jouvenceau sera arrogant envers le vieillard’ (3, 5) [qui est la pire d’entre toutes] ». Or, n’est-il pas surprenant de voir tant d’acharnement chez le prophète à maudire le peuple d’Israël ? Éprouvait-il donc tant de haine à son égard qu’il ne trouva de répit qu’après avoir proféré la pire des malédictions…?
En réalité, il nous faut comprendre que le répit auquel aspirait Ichaya consistait au contraire à retrouver l’espoir de la Délivrance pour son peuple. De fait, toutes ses visions ne lui avaient laissé entrevoir dans l’avenir d’Israël que des calamités plus funestes les unes que les autres, ce qui le troubla au plus haut point… Mais lorsque lui apparut cette dernière prophétie – où il entrevoyait l’échelon le plus bas qu’Israël pourrait jamais atteindre –, il se rasséréna sachant que l’espoir était à nouveau envisageable et que seule la rédemption pourrait désormais survenir.
 C’est ainsi que lorsque l’on atteint le fond du gouffre, c’est bien quand il devient impossible de tomber plus bas encore dans le précipice du destin que l’espoir renaît ! La plus fatale malédiction peut se révéler elle-même l’amorce de la bénédiction, puisque c’est à travers elle que surgit l’assurance d’un avenir meilleur. Et si la « vierge d’Israël ne peut plus se lever », c’est que nécessairement « elle se relèvera »…

« Qui est bon et Qui fait le bien »

Dans le Traité talmudique Bérakhot (page 48/b), on apprend que la quatrième bénédiction du Birkat haMazone – celle de « haTov véhaMétiv » – fut instaurée par le Sanhédrin de Yavné en hommage aux « morts de Bétar » ; ceux-ci font référence à l’épisode où l’armée romaine mit fin à la révolte de Bar-Kokhba en y écrasant son armée. La relation entre la formule de la 4e bénédiction et cet événement, nous y explique-t-on, tient du fait que « ‘D.ieu est bon’ [haTov] – parce qu’Il ne laissa pas les morts de Bétar se décomposer –, et qu’’Il fait le bien’ [haMétiv] – parce qu’ils purent être enterrés ». Or, si cette bénédiction fut insérée précisément dans le Birkat haMazone, nous expliquent les décisionnaires (notamment le Roch), c’est parce que ce texte est « entièrement dédié à la reconnaissance ». De plus, le Talmud de Jérusalem nous révèle qu’au moment de la destruction de Bétar, le peu de gloire qui restait au peuple d’Israël fut alors définitivement éradiqué, et celle-ci ne se manifestera à nouveau qu’au jour de la venue du Machia’h Ben-David : c’est pourquoi, y apprend-on, la bénédiction de « haTov véha- Métiv » fut juxtaposée à celle de « Boné Yérouchalaïm » puisque cette dernière vient annoncer la Rédemption finale.
 La relation établie ici entre ces différents thèmes mérite toutefois quelques éclaircissements : d’une part, on nous enseigne que cette 4e bénédiction fut instaurée en l’honneur des « morts de Bétar » dont les corps restèrent intacts durant plusieurs mois, et c’est pourquoi elle fut donc insérée dans cette prière entièrement consacrée à la reconnaissance ; mais par ailleurs, on nous enseigne que les événements de Bétar signèrent l’anéantissement total de toute la fierté d’Israël qui ne reviendra qu’au jour de la venue du Machia’h.
 Mais ici aussi, l’antinomie inhérente à cette bénédiction s’explique, comme nous l’avons vu, par ce cycle invariable de l’existence permettant à l’homme arrivé au plus profond du gouffre de relever la tête ! Après la destruction du second Temple, le peuple d’Israël n’avait en effet pas encore dit son dernier mot : galvanisés par le mouvement héroïque de Bar-Kokhba, les Juifs tentèrent d’enrayer le processus de l’exil. Or, avec la chute de Bétar, les derniers soupçons d’espoir furent définitivement écartés. Mais cet effacement, comme nous allons le voir, comprenait lui-même les signes d’un avenir meilleur...
 En réalité, le miracle des cadavres de Bétar, qui furent donc préservés de la putréfaction et qui méritèrent d’être enterrés en toute dignité, ne constitua pas un simple « épisode » anecdotique puisqu’au contraire, il fut le signe avéré de la fin du mouvement de chute d’Israël. Lorsque les Sages de Yavné virent que le dernier soubresaut de révolte n’avait abouti qu’à une « montagne de morts », mais que par ailleurs, ces mêmes cadavres avaient été l’objet d’un pareil miracle, ils comprirent que ce terrible événement comportait une double signification : après avoir atteint les abysses de l’horreur qui n’épargnèrent pas un seul être vivant à Bétar, la marche funèbre du peuple d’Israël arrivait à son terme, et à travers ce miracle survenu au coeur même de la pire atrocité, un certain mouvement d’espoir commençait déjà à renaître.
 C’est pourquoi dans la prière du Birkat haMazone, après la bénédiction de « Boné Yérouchalaïm » par laquelle nous implorons D.ieu de rétablir Son règne sur terre, on instaura ce texte de « haTov véha- Métiv » pour signifier que le miracle de Bétar, censé signifier la fin définitive de la gloire d’Israël, comportait lui-même le signe incontestable d’un nouveau commencement. C’est cette période des deux mille dernières années écoulées que nos Sages désignent comme étant celle des « jours du Machia’h ».
À la lumière de cette remarquable perspective, nous comprenons à présent mieux le processus des trois dernières semaines : c’est après avoir atteint la dernière limite du deuil et de la consternation au matin du 9 Av, que nous pouvons entamer la marche de la consolation, remplis de confiance dans notre Créateur Qui nous guide depuis lors sur les voies de notre Délivrance finale.
 

Par Yonathan Bendennoune,adapté à partir d’un enseignement de rav David Cohen, roch yéchiva de ‘Hévron, cité dans l’ouvrage « Lessasson Oulésim’ha ».
Source Chiourim